Oui à BDS, non au sionisme et à ses épigones islamistes !

Soumis par admin le lun 08/01/2018 - 20:48
Manifestation pro-BDS

Israël se targue souvent d’être quelque chose comme un avant-poste de l’Occident et de ses Lumières dans un monde arriéré. L’Etat sioniste serait le seul porteur des valeurs de l’homme occidental dans une région dominée par la barbarie arabe et musulmane. Cette description prêterait à sourire si elle n’avait pas permis, depuis déjà trop longtemps, de justifier l’injustifiable.

Le sionisme, faut-il le redire, n’est pas l’héritier de la pensée de l’Europe des Lumières. C’est, au contraire, la queue de comète des nationalismes confessionnels européens qui s’exacerbent à la fin du XIXème siècle, elle-même prolongée jusqu’à notre époque par la mauvaise conscience plus ou moins réelle des Occidentaux devant l’un de leurs crimes. Et ces nationalismes ne sont eux-mêmes que l’ultime avatar d’une pensée romantique qui hésite entre l’intérêt paternaliste pour l’altérité folklorique et le dédain franchement raciste de peuples considérés comme inférieurs, voire sauvages.

Ces dernières semaines, des masques sont tombés. La presse la moins prévenue n’a pu que constater la collusion entre les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et Israël, qui menace de redoubler les souffrances, déjà immenses, des Palestiniens. Il s’agirait, d’après ce que le recoupement de plusieurs fuites permet de déduire, d’accorder aux Palestiniens une souveraineté uniquement « morale » (sic) sur des parcelles disjointes de territoire, de leur ôter toute souveraineté sur Jérusalem-Est, et de priver de leur droit au retour des millions de réfugiés. Les analystes se sont tout de suite interrogés sur le sens d’un tel plan. Ils se sont demandés – et ici encore, si la situation n’était pas si tragique, elle prêterait à sourire – si son extravagance était imputable à une ruse particulièrement machiavélique des deux chancelleries, ou à la simple inexpérience, inculture, des jeunes gens – Jared Kushner, gendre du président et juif fondamentaliste(1) , et Mohammed ben Salman, nouveau protégé de Washington à Riyad – aux commandes.

Il ne nous appartient pas de répondre à cette question, vaine au premier degré, tragi-comique au second. Nous voudrions seulement souligner qu’en faisant explicitement passer les droits des Palestiniens au second-plan de son conflit avec l’Iran, Mohammed ben Salman s’est révélé être un sioniste d’honneur. Lui et ses homologues iraniens jouent, depuis plusieurs années, à falsifier l’histoire riche, complexe, pluriséculaire du monde islamique, pour la réduire à celle, artificielle et mythologique, d’un conflit entre chiisme et sunnisme, sorte de péché originel universellement explicatif, substitut de toute herméneutique historique sérieuse, bref, équivalent musulman du biblisme niais au fondement étatique d’Israël. L’Arabie Saoudite et l’Iran partagent avec Israël le fait d’être des théocraties et ce, quand bien même la forme autocratique en vigueur diffère d’un régime à l’autre : nettoyeuse ethnique en Israël, moyenâgeuse au royaume wahhabite, cléricale mais composant avec quelques vestiges de révolution populaire chez les Iraniens. Il n’empêche : Israël, Arabie Saoudite, Iran, trois régimes sanguinaires fondés sur une référence constante, pathologique et brutale, à la religion.

Les sociétés arabes doivent refuser de se laisser éblouir par le faux prestige du modèle confessionnel que les colonisateurs ont toujours tenté de leur imposer, modèle dont la redoutable efficacité tient pour une bonne part, justement, à son caractère simpliste. Elles doivent se garder de tomber dans le piège que leur tend aujourd’hui le sionisme, qui capitalise sur l’effondrement des projets laïcs arabes en attisant les potentialités confessionnelles des conflits régionaux. Quelles que soient les convictions religieuses de chacun, tous nous devons demeurer convaincus que le tout-confessionnel est une ficelle aussi ancienne que le colonialisme européen dans cette région du monde, dont le sionisme est l’ultime avatar.

Outre ses vertus d’efficacité immédiate, la résistance pacifique orchestrée par  le mouvement BDS(2) à l’échelle de la planète recèle une plénitude de sens qui s’oppose, précisément, à la coquille vide du sionisme : c’est la décision de miser sur l’inventivité pacifique de la société civile pour faire entendre une voix qui n’est pas celle de l’appartenance tribale, mais, tout simplement, humaine. Ce mouvement reste à ce jour très peu suivi dans le monde arabe. 

La Tunisie n’est certes pas une partie du Proche-Orient, mais si elle l’était, ce serait elle, assurément, qui serait aujourd’hui l’« unique démocratie du Proche-Orient » : égalité hommes-femmes, élections libres, débat public réel, absence de lobby militaire. La révolution du jasmin qui a déclenché le printemps arabe et la transition démocratique qui s’en est suivie en Tunisie sont dues en grande partie à l’épanouissement et au dynamisme de la société civile(3) . L’« Union générale tunisienne du travail» (UGTT), syndicat né le 20 janvier 1946, a encadré et protégé ces revendications de la société civile. Il est l'une des composantes du quartet du dialogue national qui, en 2015, a obtenu le prix Nobel de la paix « pour sa contribution décisive à la construction d'une démocratie pluraliste en Tunisie »(4) . En pleine cohérence avec sa mission humaniste, l’UGTT organisera le 20 janvier prochain, à Tunis, un Forum international en vue de mobiliser le soutien syndical international à la Palestine « loin des slogans et des discours ». Les principaux mots d’ordre seront le boycott de l’apartheid israélien et le combat contre la normalisation arabe avec Israël. Le Secrétaire Général de l’UGTT, Noureddine Tabboubi, a déjà proposé de riposter à la décision états-unienne de transférer son ambassade à Jérusalem par une résolution syndicale visant, à l’échelle internationale, à refuser de décharger les cargaisons des navires marchands battant pavillon américain(5).

L’adhésion de la société civile tunisienne, en particulier de l’UGTT, au mouvement international BDS serait un événement d’une grande importance dans l’histoire de la résistance arabe au sionisme. Il ne s’agit évidemment pas de donner des leçons de non-collaboration avec Israël aux peuples égyptien, libanais, syrien, eux aussi martyrs. Ceux-ci n’ont pas attendu la campagne BDS pour refuser, contre leur establishment, une paix séparée signée sur le dos des Palestiniens. Mais BDS pourrait néanmoins, dans les années qui viennent, donner un nouveau souffle à cette position de principe,

(i) en s’opposant à la normalisation des régimes arabes qui entretiennent des liens officiels ou officieux avec Israël ;

(ii) en exerçant une pression effective pour arrêter toutes relations diplomatiques, sécuritaires, économiques, touristiques, culturelles et sportives avec l'État colonial sioniste et ses représentants ;

(iii) en intensifiant les campagnes de boycott arabes en cours contre Israël et ses compagnies, ainsi que contre les compagnies internationales impliquées dans les crimes israéliens, particulièrement à Jérusalem. Citons, à titre d’exemples, la compagnie de sécurité G4S, Alstom spécialisée dans les transports ferroviaires, Hewlett-Packard, Caterpillar, Hyundai Heavy Industries et Volvo impliqués dans la démolition de maisons et la construction de colonies, ou, parmi bien d’autres, l’entreprise pharmaceutique israélienne TEVA. Le boycott du géant de la téléphonie Orange, coupable de commerce dans les colonies israéliennes, par le peuple égyptien, a fait plier l’entreprise française. Il ne s’agissait pas là de sunnisme ni de chiisme, mais de solidarité entre peuples conscients de leurs intérêts véritables, et soucieux de justice. Les Lumières n’ont jamais brillé ailleurs que dans ce type de luttes.

Ahmed Abbes (mathématicien, CNRS, IHES)
& Marwan Rashed (philosophe, Paris-Sorbonne)

(1) La fondation de la famille Kushner à la tête de laquelle Jared Kushner siège avec ses parents a fait des dons importants à des colonies israéliennes en Cisjordanie, ainsi qu’à l'organisation des Amis de l’Armée israélienne (Friends of the Israeli Defense Forces, FIDF).
(2) Ce mouvement est né en réponse à l’appel de la société civile palestinienne au Boycott, au Retrait des investissements et aux Sanctions contre Israël, en date du 9 juillet 2005.
(3) Voir à ce sujet l’ouvrage de Safwan M. Masri « Tunisia, an Arab Anomaly », New York, Columbia University Press, 2017, et l’interview récente de l’auteur dans « Le Monde » (18.12.2017).
(4) Voir l’interview de l’universitaire Hela Yousfi « Le syndicat UGTT, Nobel de la paix et « pièce maîtresse du dialogue national » en Tunisie » dans « Le Monde » (10.12.2015).
(5) Ecouter l’interview de Noureddine Tabboubi sur Shems FM (8.12.2017 - en arabe).

 

Tribune publiée initialement dans Leaders le 4 janvier 2018