La normalisation économique en Tunisie : enseignement de l’affaire Keter-Inoplast

Soumis par admin le mer 05/02/2020 - 08:37
Keter-Inoplast-Netafim
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Le 1er février 2020, un citoyen tunisien a publié sur sa page Facebook deux photos d’un accusé de réception d’une lettre recommandée envoyée par l’entreprise israélienne Keter Plastic Ltd (2, Sapir Street, Industrial Area, Herzliya, Israel, 46852) à l’entreprise tunisienne Inoplast (Route de Mateur, Km 7 - 2010 Manouba). Le document en hébreu de la poste israélienne qui porte le tampon de l’entreprise tunisienne et qui était visiblement en cours d’acheminement de Tunis à Tel Aviv, a suscité la stupéfaction et l’indignation sur les réseaux sociaux. Le numéro de suivi qui figure sur ce document (RA417614043IL) est reconnaissable par la Poste israélienne qui indique sur son site web que la lettre a été envoyée vers la Tunisie le 22 janvier 2020. Le même numéro de suivi israélien est aussi reconnaissable par la Poste tunisienne qui indique sur son site web que le courrier a été reçu au centre de tri de Tunis le 27 janvier 2020 à 8h46 et qu’il a été envoyé vers le prochain point de traitement à 11h52 puis encore à 22h06 le même jour.

Fondée en 1972, Inoplast est une société tunisienne du groupe « Mohsen Hachicha ». Elle est spécialisée dans l’extrusion et l’injection des matières plastiques, tels que les tubes PVC et PE, et le mobilier de jardin.

Le 4 février 2020, Inoplast a publié un communiqué explicatif dans lequel elle indique « qu’elle a établi depuis 1994 des accords commerciaux avec les entreprises françaises Allibert puis Evolutif. Après la faillite de cette dernière, elle a acheté les moules qu’elle lui louait et elle s’est engagée à régler le montant à l’entreprise Jardin Netherlands qui a acquis l’entreprise française mentionnée ci-dessus. La lettre recommandée provient d’un des actionnaires de Jardin Netherlands qui réside à l’intérieur de l’entité sioniste, et porte sur un litige entre Inoplast et Jardin Netherlands concernant les moules ». Inoplast termine son communiqué en précisant « qu’elle n’a jamais traité avec une partie de l’entité sioniste et qu’elle ne traitera jamais avec l’entité usurpatrice».

La Campagne Tunisienne pour le Boycott Académique et Culturel d’Israël (TACBI) prend acte de l’explication d’Inoplast qui soulève encore des problèmes. Les différends commerciaux entre deux sociétés n’appellent jamais l’intervention des actionnaires. Il ne peut avoir échappé à un des leaders tunisiens du plastique que Jardin et Allibert font partie du groupe israélien Keter depuis 1993 pour le premier et 1997 pour le second. Nous espérons au moins que l’engagement d’Inoplast à ne plus jamais traiter avec des groupes israélien soit sincère.

Au delà du cas d’Inoplast, cette affaire soulève le problème de la normalisation économique avec l’entité sioniste et pose des questions qui méritent une analyse approfondie.

Normalisation Institutionnelle

La Poste tunisienne achemine visiblement du courrier entre la Tunisie et Israël. Son site web indique qu’un envoi en « Rapide Poste » de 500g de Tunis vers Israël coûte 51 DT et qu’il est livré en 4 jours. Nous apprenons au moment de la rédaction de ce rapport que le PDG de la Poste tunisienne a ordonné l'ouverture d'une enquête sur l’acheminement de cette lettre recommandée provenant d’Israël. La Douane tunisienne n’a pas non plus intercepté ce courrier.

En laissant se développer une normalisation semi-clandestine avec l’État sioniste, l’État tunisien viole aussi bien la Constitution tunisienne de 2014 que ses obligations stipulées par le droit international.

Les multiples appels de TACBI aux représentants élus du Peuple tunisien, à la justice et au gouvernement tunisien pour enquêter sur les différentes affaires de normalisation que nous avons révélées avec nos partenaires de la société civile sont restés lettre morte. Mais nous nous réjouissons de l’engagement de nombreuses organisations de la société civile, particulièrement l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), qui se sont montrées extrêmement efficaces contre ce fléau.

L’affaire ZIM révélatrice de la normalisation économique

Nous avons appris en juillet 2018 que le Cornelius A, navire exploité pour le compte de la compagnie de transport maritime israélienne ZIM, devait accoster au port de Radès le 5 août 2018. Le navire appartient à l’armateur turc Arkas avec lequel ZIM a conclu un accord de partage de navires. Il en est alors à son douzième voyage entre les ports de Valence (Espagne), Algesiras (Espagne) et Radès pour le compte de ZIM. Le site web de ZIM indiquait par ailleurs, dans une information consultable début août 2018 mais effacée depuis, que le Cornelius A avait déjà fait des escales régulières à Radès entre septembre 2017 et juillet 2018. Ces voyages s'inscrivent dans le cadre d'une ligne maritime régulière de ZIM entre Haïfa (port de l'Israël d'aujourd'hui) et Radès via le port de Valence. La première partie du trajet, entre Haïfa et Valence, est assurée par un bateau ZIM, tandis que la seconde, entre Valence et Radès, est confiée au navire battant pavillon turc. Ces révélations ont déclenché une mobilisation citoyenne encadrée par l’UGTT et saluée avec reconnaissance par les principaux syndicats palestiniens. Celle-ci a finalement eu raison des deux tentatives du Cornelius A d'accoster à Radès et a obligé l’entreprise ZIM à suspendre, pour une durée indéfinie, ses activités commerciales dans ce port.

Le transporteur maritime ZIM n’aurait pas ouvert une ligne maritime entre les ports de Haïfa et Radès s’il n’y avait pas d’échanges commerciaux entre Israël et la Tunisie. Tout le problème est de démasquer les entreprises tunisiennes impliquées dans ce trafic illégal et immoral. Ceci requiert de bien comprendre la structure des grandes entreprises israéliennes qui ont un intérêt potentiel en Tunisie. Celles-ci ont développé depuis une dizaine d’années une nouvelle stratégie pour faire face aux campagnes ciblées du mouvement international de Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), qui consiste à vendre la majorité de leurs actions à des groupes et des fonds étrangers, tout en conservant une partie du capital et en exigeant le maintien des unités de production et les activités de recherche et de développement en Israël. Cette stratégie appliquée par Keter, Netafim, Zeraïm et Hazera vise à garder le contrôle d’un groupe, son savoir-faire et ses brevets, tout en se protégeant du boycott sous le parapluie d’une multinationale.

Nous analysons dans ce rapport les cas de Keter et Netafim.

Keter Plastics

Keter Group est un fabricant et distributeur israélien de produits de consommation domestiques et de jardin à base de résine. L’entreprise, créée à Haïfa en 1948, la même année que la Nakba, possède une chaîne de magasins de vente au détail en Israël et exploite 29 usines en Israël, en Europe et aux Etats-Unis. Selon un rapport publié par BDS-France en 2011, Keter a deux usines dans la colonie industrielle de Barqan : l’usine Lipski (formellement KD Design) et l'usine de la maison mère Keter Plastics Ltd. La colonie - illégale selon le droit international - est construite sur les villages palestiniens de Sarta, Quarawat Bani Hassan et Haris dont les terres ont été saisies par Israël dans les années 1980. Le groupe profite en Cisjordanie de la quasi-absence de contrôle dans l'application du droit du travail : les discriminations entre salariés israéliens et palestiniens sont nombreuses tant sur les salaires que sur les conditions de travail ou sur le droit social. Les deux usines Keter et Lipski installées à Barqan emploient environ 140 salariés ; 30 % des salariés sont israéliens et font partie de l'encadrement et du management et 70 % sont palestiniens et occupent des postes techniques de production. La plupart des Palestiniens sont payés entre de 6 et 12 shekels par heure, bien en deçà du salaire minimum légal israélien qui s’élève à 20,7 shekels par heure, soit 4,15 euros. « A la fin de l’année, les ouvriers ont en principe droit à une prime qui équivaut à un mois de salaire. Mais nous, les travailleurs palestiniens, on n’en touche que la moitié contrairement aux collègues israéliens » a déclaré un ouvrier Palestinien de Keter habitant le village de Haris.

Le groupe s’est agrandi et s’est internationalisé depuis une trentaine d’années par le rachat de sociétés européennes importantes : Allibert, Jardin, Curver, Hovac

En juillet 2016, les frères Sami et Itzhak Sagol, propriétaires de Keter, ont vendu 80% des actions au fond d’investissement BC Partners, tout en exigeant de garder les usines ouvertes en Israël.

Netafim

Fondé sur le kibboutz israélien de Hatzerim en 1965, Netafim est le leader mondial des systèmes d’irrigation par goutte-à-goutte, une technologie dont elle fut pionnière. Selon son site Web, la société emploie 4300 personnes et fournit des équipements et des services à des clients dans plus de 110 pays, dont la Tunisie. Cette entreprise représente aujourd’hui le premier investissement étranger déclaré d’Israël dans le monde arabe. En 2017, Netafim a créé une filiale au Maroc pour 2,9 millions de dollars créant ainsi dix-sept emplois, selon fDi Markets, un service de données du Financial Times qui surveille les investissements de création transfrontaliers[1] dans le monde entier depuis 2003.

Les kibboutz israéliens Hatzerim, Magal et Yiftach étaient les seuls propriétaires de Netafim jusqu’en 2006 quand ils ont commencé à la vendre partiellement. En février 2018, les propriétaires ont vendu 80 % de leurs actions à Mexichem, un groupe mexicain de produits pétrochimiques, pour 1,5 milliard de dollars. Le kibboutz Hatzerim en conserve 20 %. Laccord stipule que le siège de Netafim, le centre d'activité, les usines de production existantes et les activités de recherche et de développement restent en Israël pendant une période d'au moins 20 ans.

Selon son site web, le kibboutz Hatzerim a été créé en octobre 1946 par un groupe de scouts (Tzofim Gimel) et de jeunes immigrés d’Iran, dans le désert d’an-Naqab, à coté de la ville palestinienne de Bi’r as-Sab. Les jeunes colons ont tous reçu une formation agricole et militaire par la milice sioniste de la Haganah pour servir dans sa division Palmach.

En 2018, Netafim a lancé NetBeat, une plate-forme de gestion intelligente de l'irrigation qui permet aux agriculteurs de surveiller, d'analyser et de contrôler les systèmes d'irrigation à distance sur une plate-forme en boucle fermée, générant des stratégies d'irrigation quotidiennes personnalisées et fournissant des données en temps réel. Elle est commercialisée comme étant « le premier système d'irrigation avec un cerveau ». Le « cerveau » du système a été développé par mPrest Systems, un fournisseur mondial basé en Israël de logiciels de surveillance, de contrôle et d'analyse de mégadonnées (Big data). mPrest Systems, une filiale en propriété partielle (40%) de la société militaire israélienne Rafael Advanced Defense Systems, a développé le logiciel de commande et de contrôle du système de défense antimissile israélien, Dôme de Fer (Iron Dome), souvent appelé le « cerveau » du Dôme de Fer. Dôme de Fer est un système de défense antimissile à courte portée développé par Rafael en collaboration avec Elta et mPrest, déployé le long de la bande de Gaza assiégée et dans le Golan syrien occupé. Le logiciel de commande et de contrôle du Dôme de Fer est le produit phare de mPrest et la source d'une grande partie de son succès commercial selon sa brochure publicitaire :

« Nous avons gagné nos marques sur le marché de la défense très exigeant, après avoir développé certaines des applications de commande et de contrôle les plus avancées et sophistiquées de l'industrie, y compris le logiciel derrière le système de défense antimissile Dôme de Fer de renommée mondiale. Nous nous sommes vite rendu compte que cette technologie éprouvée était exactement ce dont les marchés IIoT [Internet industriel des objets] avaient besoin pour la transformation numérique. Au cours de la dernière décennie, nous nous sommes concentrés sur la transformation de ces capacités IIoT de défense intelligentes et en temps réel en applications commerciales.[2] »

NetBeat est l'une de ces applications commerciales.

Un autre fabricant mondial des systèmes d'irrigation goutte à goutte est Rivulis Irrigation (anciennement John Deere Water) bien connu pour sa gaine agricole « T-Tape ». La société a été achetée par le fond d'investissement israélien FIMI Opportunity Funds en 2014.

Selon son site web, Inoplast vend un système d’irrigation à goutteurs intégrés composé d’un tuyau en PE avec goutteurs incorporés en phase d’extrusion[3]. L’entreprise n’indique ni l’origine ni le fabriquant de ce système. Il est difficile de croire qu’un tel produit soit entièrement développé par Inoplast compte tenu de ses caractéristiques techniques[4] qui rappellent celles des systèmes de Netafim et surtout de sa conformité à la catégorie A de la norme ISO 9261. Netafim explique dans un document qui vise à clarifier les normes ISO en irrigation goutte à goutte que « la norme ISO 9261 comportait deux catégories A et B et qu’une seule entreprise dans le monde produisait des goutteurs qui répondaient aux exigences de la catégorie A, à savoir Netafim. Sous la pression des autres fabricants qui espéraient faire profiter leurs produits en supprimant ces exigences difficiles, le comité ISO a décidé en 2004 de fusionner les deux catégories en une catégorie intermédiaire. Certains concurrents de Netafim détiennent le nouveau certificat ISO 9261 pour certains de leurs produits, mais aucun ne la détient pour tous ses émetteurs ». 

Un rapport du Ministère tunisien de l’Agriculture, des Ressources Hydrauliques et de la Pêche de novembre 2015, intitulé « Etude d’impact (évaluation) du programme national d’économie d’eau en irrigation », indique « qu’un peu plus de la moitié des fournisseurs [nationaux] ont recours à des importations directes des équipements d’économie d’eau et passent par un transitaire » et que « les conduites sont de fabrication locale, tandis que les moteurs et accessoires sont de provenance étrangère (Espagne, France, Italie, Inde, USA) pour des raisons de fiabilité et de qualité ».

Nous appelons donc Inoplast à communiquer rapidement et le plus clairement possible sur l’origine de son système d’irrigation à goutteurs intégrés.

Les petits agriculteurs tunisiens ont rarement les moyens de s’offrir la technologie développée par Netafim, mais les grands exploitants agricoles en raffolent. Il semble que Netafim détient une importante part du marché de l’irrigation en Tunisie, ce qui pose un sérieux problème de sécurité alimentaire en plus des problèmes légal et moral de ce commerce. En effet, peut-on faire confiance à une entreprise d’un Etat colonial et raciste comme Israël pour veiller sur le développement de notre agriculture ? Qu’adviendrait-il des informations collectées par Netafim sur notre production agricole via son nouveau « système d'irrigation avec un cerveau » NetBeat ? Faut-il rappeler que le gouvernement israélien qui maintient Gaza sous un blocus inhumain depuis 13 ans, calcule le nombre minimum de calories nécessaires pour empêcher ses habitants de plonger sous le seuil officiel de la malnutrition ? Ce nombre est ensuite converti en un nombre de chargements de camions quotidiens, lui-même machiavéliquement réduit pour intégrer la nourriture produite à Gaza, puis pour prendre en compte la « culture et lexpérience » des habitants de Gaza.

TACBI s’attèlera bientôt au problème stratégique de l’infiltration sioniste du marché agricole tunisien. Nous appelons tous les producteurs agricoles, les importateurs et les distributeurs de produits agricoles à rompre tout lien avec les entreprises de l’entité sioniste comme Netafim, Rivulis, Hazera et Zeraïm…

« L’ennemi n’est pas entré par nos frontières…, mais il s’est infiltré comme des fourmis… à travers nos défauts ».

La Campagne Tunisienne pour le Boycott Académique et Culturel d'Israël (TACBI).

 

[1] L’investissement de création désigne une entreprise établissant ses opérations dans un pays étranger à partir de zéro.

[2] Voir rapport de l’ONG israélienne WhoProfits « Agribusiness as Usual Agricultural Technology and the Israeli Occupation » publié en janvier 2020.

[3] Information consultée le 4 février 2020 et sauvegardée sur WebArchive.

[4] Le goutteur est pourvu de deux filtres d’entrée qui réduisent considérablement le risque d’obturation et qui assurent la vidange des canalisations en fin de cycle d’irrigation.