Il voudrait accoster à radès ! Bateau turc, israélien ou un tour de passe-passe ?

Soumis par admin le mer 08/08/2018 - 12:11

• L’affaire a fait réagir l’ambassadeur turc en Tunisie, qui estime dans un tweet que l’Ugtt et le collectif diffusent de fausses informations et les accuse de tentative de manipulation de l’opinion publique
• «Cornelius A devrait arriver au port de Radès dans la soirée (hier soir)», selon l’Ommp, et aujourd’hui à 14h30, selon le site officiel de l’armateur turc Arkas


Le bateau turc Cornelius A, appartenant à l’armateur turc Arkas en provenance de la ville israélienne de Haïfa, n’accostera finalement pas au port de Radès, à la grande satisfaction des militants antinormalisation regroupés en un collectif baptisé «Campagne tunisienne pour le boycott culturel et académique d’Israël», qui l’annonçait dimanche soir. Mais la joie est de courte durée puisque le Cornelius A a recommencé à bouger depuis lundi et se dirigeait vers le port de Radès pour arriver hier soir selon l’Ommp, et aujourd’hui à 14h30 selon le site officiel de l’armateur turc Arkas . Selon un communiqué diffusé aux médias dimanche, tard dans la soirée, Cornelius A «assure régulièrement, pour le compte de la compagnie maritime israélienne ZIM, le transport de containers venant de Haïfa, transitant par Valence en Espagne et destinés à la Tunisie». En fait, la compagnie israélienne ZIM profiterait depuis au moins trois ans d’un accord avec l’armateur turc Arkas. Un accord qui permet un partage des navires et rend possibles des opérations d’import et peut-être d’export, en provenance ou à destination d’Israël. Pour le port de Radès, rien à signaler, puisque le bateau en question bat pavillon turc.


Mais cette fois, découvrant le stratagème, le collectif antinormalisation s’associe à la plus puissante centrale syndicale, l’Ugtt, et fait pression sur les autorités portuaires pour qu’elles interdisent l’accostage du bateau. Selon le site «vesselfinder» (site de suivi du trafic maritime), le bateau Cornelius A était hier au large des côtes algériennes et se dirigeait vers le port de Radès.


«Nous suivons depuis un moment les mouvements de ce bateau qui devait arriver le 5 août au port de Radès, fait savoir Adnane Ben Youssef, membre de la campagne tunisienne pour le boycott culturel et académique d’Israël. La mobilisation des militants a stoppé la navigation du bateau, qui est retourné au port Algesiras, pour décharger, très probablement, la marchandise israélienne destinée initialement à la Tunisie. Maintenant, le bateau se dirige de nouveau vers le port de Radès».

La pression des syndicats


Pour faire pression sur le gouvernement tunisien, les militants et l’Ugtt peuvent s’appuyer sur  les syndicats portuaires, qui refuseront le déchargement du bateau au cas où  les autorités tunisiennes autoriseraient son entrée au port malgré les mises en garde des militants.


Contacté par La Presse, le responsable communication auprès de l’Office de la marine marchande et des ports, Sahbi Azzouz, a indiqué qu’officiellement, pour les autorités portuaires tunisiennes, Cornelius A est un bateau turc et rien a priori ne peut l’empêcher d’entrer au port de Radès.


«Sur le site de l’Organisation maritime internationale, notre référence pour identifier les navires, ce bateau est turc et c’est tout ce que nous pouvons voir», explique Sahbi Azzouz.


Selon lui, et contrairement à ce qu’affirment l’Ugtt et le collectif anti-normalisation, Cornelius A ne dessert plus le port de Haïfa, depuis au moins septembre 2017. Toutefois, le responsable explique que les autorités tunisiennes se réservent le droit d’empêcher l’accostage du navire si le manifeste (détail de la cargaison) contient une quelconque marchandise en provenance d’Israël et destinée à la Tunisie.


«Cornelius A arrivera ce soir (hier) au port de Radès, note Sahbi Azzouz. Dès lors, une équipe de l’autorité maritime procédera exceptionnellement à un Port State Control, qui permet à des inspecteurs de monter à bord du bateau avant l’accostage, afin de vérifier la cargaison et les documents. Nous sommes bien évidemment engagés à respecter le boycott décidé par la Ligue des Etats arabes, dans les cas où le Cornelius A transporterait des marchandises israéliennes. Clairement, il n’existe pas de relations économiques entre la Tunisie et Israël et il ne devrait y avoir ni opérations d’importation, ni opérations d’exportation».


Par ailleurs, notre interlocuteur nous explique que Cornelius A dessert régulièrement Radès, Valence, Algesiras et Tanger. De ce fait, le navire pourrait très bien transporter des marchandises israéliennes destinées à l’Espagne.

Un tour de passe-passe vieux de 30 ans ?


Sur un site de suivi du trafic maritime (marinetraffic.com), c’est l’agent maritime Medship Tunisia qui apparaît dans l’onglet des entreprises destinataires du navire en question. Contacté par La Presse, le directeur général de Medship, Ali Farhat, s’étonne, et affirme que son entreprise n’est pas du tout concernée. Cependant, il nous explique que la loi tunisienne est claire. «Si un navire touche un port israélien puis se dirige directement vers un port tunisien, il n’aura pas le droit d’accoster, précise-t-il. Si toutefois il transite par d’autres ports, les autorités portuaires ne peuvent pas l’empêcher d’entrer au port». Selon lui, ce que semblent avoir «découvert» les militants anti-normalisation est un stratagème qui existe depuis plus de 30 ans. «Les armateurs israéliens savent très bien qu’ils sont boycottés dans les ports arabes, ils ont alors signé des conventions avec les Turcs pour qu’ils les aident à atteindre les ports arabes», nous révèle le directeur de l’agence maritime.


L’affaire a même fait réagir l’ambassadeur turc en Tunisie, qui estime dans un tweet que l’Ugtt et le collectif diffusent de fausses informations et les accuse de tentative de manipulation de l’opinion publique.

Une commission d’enquête


«Nous n’avons pas de détails suffisants sur ce navire et sur ce qu’il a transporté pendant trois ans, nous confie le professeur Ahmed Abbes, membre de la campagne tunisienne pour le boycott culturel et académique d’Israël. Seule une enquête parlementaire permettrait de lever le voile sur cette affaire et c’est ce que nous demandons».

 

Par Karim Ben Said, publié dans La Presse le 8 août 2018